Rebondir après un abandon en ultra-trail : comment transformer l'échec en performance

Il y a un entraînement de nage en mer, quelques mois avant l'Enduroman, qui a mal tourné. Des conditions difficiles. Une peur mal gérée. Une session écourtée. Et la nuit qui a suivi, une voix que je connais bien depuis mes années de natation.

"C'est trop grand pour toi. Regarde ce qui vient de se passer."

Ce n'est pas une voix de faiblesse. C'est une voix d'état d'esprit fixe, celle qui transforme un événement précis en verdict définitif. Et si je ne l'avais pas appris à reconnaître, elle aurait eu raison.

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Gestion de l'échec en sport d'endurance : pourquoi votre récit intérieur décide de la suite

Presque tous les coureurs d'endurance connaissent l'abandon. La course qui ne se termine pas. L'objectif manqué. La préparation investie qui ne produit pas le résultat espéré. Ce que peu de gens mesurent, c'est que l'échec lui-même n'est pas ce qui détermine la suite. C'est le récit qu'on en construit.

Ce que les psychologues appellent le style explicatif, c'est la façon dont on explique les événements difficiles qui nous arrivent. Et ce style s'organise autour de trois dimensions qui, une fois comprises, changent profondément le rapport à l'échec en endurance.

La permanence. Est-ce que cet échec est temporaire ou définitif ? "Je n'étais pas prêt ce jour-là" versus "je n'y arriverai jamais". La première explication laisse une porte ouverte. La seconde la condamne.

L'étendue. Est-ce que cet échec touche ce domaine précis ou tout ce que je fais ? "J'ai mal géré mon alimentation sur cette course" versus "je suis incapable de gérer une compétition". L'une circonscrit. L'autre contamine tout le reste.

La personnalisation. Est-ce que cet échec dit quelque chose d'immuable sur qui je suis ? "Cette course était trop longue pour ma préparation actuelle" versus "je ne suis pas fait pour les ultras". L'une sépare l'événement de l'identité. L'autre les fusionne.
Plus l'explication est précise, circonstanciée, et limitée dans le temps, plus elle est utile. Plus elle est vague et générale, plus elle paralyse.

Ludovic Pommeret UTMB : 12 ans d'échecs avant la victoire, ce que ça enseigne

Ludovic Pommeret a pris le départ de l'UTMB en 2004. Il a abandonné. Il a recommencé en 2005. Il a abandonné à nouveau. En 2010, la course a été annulée par l'organisation. En 2012, il termine 21ème.

Et le 26 août 2016, à 41 ans, il franchit la ligne en vainqueur en 22 heures pile après l'une des remontées les plus spectaculaires de l'histoire de la course : 48ème aux Chapieux au kilomètre 50, à 45 minutes du leader, sur le point d'abandonner.

Douze ans entre les premiers abandons et la victoire.

Ce qui frappe dans la façon dont Ludovic Pommeret parle de ces abandons, c'est l'absence totale de cicatrice. Il n'en parle pas comme de blessures d'identité. Il en parle comme d'un apprentissage : "L'UTMB, c'était devenu ma bête noire. Mais pour moi, la première performance, c'est déjà de terminer la boucle."

Cette phrase dit tout sur son style explicatif. L'échec n'a pas été permanent, il est revenu. Il n'a pas été pervasif, il a continué à performer sur d'autres courses. Et il n'a pas défini son identité, il n'est pas devenu "quelqu'un qui abandonne l'UTMB". Il est resté quelqu'un qui cherchait encore comment finir ce parcours précis.

Mental en ultra-trail : ce qui se passe vraiment dans la tête d'un champion au bord de l'abandon

Il y a un moment dans la victoire de Ludovic Pommeret que j'ai souvent repensé. Pas la remontée. Pas la ligne d'arrivée. Ce moment précis aux Chapieux, à mi-course, quand il envisage d'abandonner et décide de ne pas le faire.

Ce n'est pas de la volonté brute qui l'a fait continuer. C'est le résultat de douze ans de construction d'un récit sur l'échec qui ne laissait pas de place à la conclusion définitive. Douze ans à se dire que l'UTMB était une bête noire, pas une impossibilité. Que les abandons précédents avaient enseigné quelque chose, pas prouvé quelque chose d'immuable.

À 41 ans, Ludovic Pommeret était peut-être le seul coureur sur la ligne de départ de l'UTMB 2016 à avoir autant d'échecs sur cette course spécifique derrière lui. Et c'est précisément pour ça qu'il a gagné ce soir-là.

Après un abandon en course : les 3 questions qui transforment l'échec en progression

Ce travail sur le style explicatif, je l'ai fait avec Philippe Leclair avant l'Enduroman. On a pris les échecs antérieurs un par un. Les abandons. Les contre-performances. Les courses ratées. Et pour chacun, on a appliqué trois questions.

Qu'est-ce qui s'est passé exactement, pas ce que ça dit sur qui je suis, mais ce qui s'est passé ?

La précision des faits sans le filtre de l'identité. Pas "j'ai abandonné parce que je suis faible". Mais "j'ai abandonné parce que ma nutrition a failli au kilomètre 70, que je n'avais pas anticipé les conditions de chaleur, et que je n'avais pas de protocole préparé pour ce type de situation". Des causes précises. Circonscrites. Modifiables.

Et systématiquement, ce qu'on trouvait n'était pas "je ne suis pas assez bon", c'était des défauts de préparation précis, identifiables, corrigeables. Ce n'est pas la même chose.

Qu'est-ce que cet échec m'apprend que la réussite ne m'aurait pas appris ?

C'est la question du développement. Ludovic Pommeret a abandonné l'UTMB en 2004 et en 2005. Ce qu'il a appris ces deux fois-là sur lui-même, sur sa préparation, sur ce que ce parcours exige aucune victoire précoce ne lui aurait appris. L'échec contient des informations que la réussite ne délivre pas.

Quelle est la prochaine action concrète qui dépend de moi ?

Pas la promesse de tout recommencer. Pas l'objectif de ne plus jamais échouer. Une action. Précise. Disponible. Qui dit : je continue, et voilà par où je commence. Revenir au concret, au contrôlable, au prochain pas.

Recadrage mental en endurance : comment neutraliser la voix de l'échec en 3 minutes

Lors de cet entraînement de nage raté, quelques mois avant la Manche, j'ai appliqué ce cadre consciemment pour la première fois, délibérément, pas intuitivement.

Permanent ? Non. J'ai eu peur ce soir. Ça ne définit pas ce que je serai dans la Manche dans quatre mois.

Pervasif ? Non. Mes entraînements en piscine se passent bien. Ma préparation mentale avance. C'est une session difficile, pas une vérité sur l'ensemble.

Personnalisation ? Ce soir, les conditions étaient difficiles et je n'avais pas le bon protocole pour y répondre. C'est un manque de préparation pour ces conditions précises. Ce n'est pas une caractéristique de qui je suis.

Trois minutes de recadrage. Et la voix qui s'est progressivement tue, pas parce que je l'avais convaincue, mais parce que j'avais mis des faits précis là où elle mettait des verdicts définitifs.

Plus tard, le Défi Summum, une épreuve préparée avec rigueur qui ne s'est pas déroulée comme prévu. Dans les jours qui ont suivi, le même travail d'analyse. Qu'est-ce qui s'est passé ? Sur la gestion de l'activation dans les premières heures. Sur les protocoles de nutrition en conditions difficiles. Sur ce que mon corps fait quand le sommeil manque d'une certaine façon.

L'échec du Défi Summum est directement responsable d'une partie de ce qui a fonctionné dans la Manche. Pas malgré l'échec. Grâce à lui.

État d'esprit et performance en ultra : la leçon de Ludovic Pommeret sur les contre-performances

Quand on demande à Ludovic Pommeret comment il vit ses mauvais jours, les courses où il finit loin du podium, il répond avec une tranquillité qui n'est pas de l'indifférence : "Je me satisfais d'une 5ème place ! Ce n'est pas toujours les gens qui commencent le plus fort qui finissent le plus fort."

C'est un état d'esprit de développement articulé simplement. La place ne définit pas la valeur. Le classement du jour ne prédit pas ce dont il est capable. Et cette conviction-là, construite sur des années d'échecs traités comme des informations plutôt que comme des verdicts est exactement ce qui permet de continuer à se présenter au départ, encore et encore, sans l'anxiété permanente de devoir prouver quelque chose.

Ce n'est pas de la résignation. C'est une lucidité sur ce qui dépend de soi et ce qui n'en dépend pas et la liberté que cette lucidité procure.

Résilience mentale en ultra-trail : ce que chaque échec construit pour la suite

Chaque échec bien traité construit quelque chose que les réussites ne construisent pas : une référence. La preuve que vous existez encore après. Que vous avez traversé quelque chose de difficile et que vous êtes toujours là. Que la prochaine fois que la voix fixe reviendra, vous saurez quoi lui répondre.

Et le rebond ne s'improvise pas. Il se prépare comme tout le reste, pas dans le chaos émotionnel qui suit immédiatement l'échec, mais à travers une habitude cognitive entraînée à froid, sur de petits échecs quotidiens, avant d'en avoir besoin sur les grands.

Il y a une dernière chose à dire sur le rebond, et c'est peut-être la plus difficile à accepter : on ne rebondit pas toujours vite. Il y a des échecs qui demandent du temps, pas parce qu'on est faible, mais parce qu'ils touchent quelque chose de profond. L'investissement était réel. La déception est à la hauteur de l'ambition.

Ludo a pris douze ans pour gagner l'UTMB après ses premiers abandons. Ce n'est pas une lenteur. C'est une profondeur.

Le rebond n'est pas la rapidité avec laquelle on oublie. C'est la qualité de ce qu'on construit avec.

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