Passages à vide en ultra-trail : comment les traverser sans jamais y obéir
Il y a un moment, dans la Manche, autour de la huitième ou neuvième heure de nage, que j'appelle le couloir. Pas un endroit géographique. Un état.
Le corps fonctionnait encore. La technique était là. Mais quelque chose s'était éteint à l'intérieur. Pas de panique. Pas de douleur aiguë. Juste une absence d'envie. Un vide dans le sens de ce que je faisais là. Et cette question qui monte, insidieuse : pourquoi ?
C'est ça, un passage à vide. Pas spectaculaire. Juste une absence. Et dans cette absence, l'abandon devient une option qui ressemble étrangement à du bon sens.
Le passage à vide n'est pas un accident, c'est un territoire prévisible
La plupart des coureurs vivent leur passage à vide comme un échec personnel. Comme si quelque chose avait mal fonctionné chez eux, spécifiquement, ce jour-là. C'est faux. Dans un ultra de longue distance, les passages à vide ne sont pas une question de niveau ou de préparation physique. C'est une réalité de l'effort prolongé. Ils arriveront. Point.
Le coureur qui part en sachant qu'il traversera au moins un passage à vide est infiniment mieux armé que celui qui espère y échapper. Parce qu'il ne sera pas surpris. Parce qu'il saura nommer ce qui se passe au lieu de paniquer.
Philippe Leclair, qui m'avait préparé avant la Manche, ne m'avait pas dit que ça n'arriverait pas. Il m'avait décrit exactement comment ça allait arriver. Et il m'avait transmis la distinction la plus utile que je connaisse sur le sujet : Un passage à vide n'est pas un signal d'arrêt. C'est un signal de transition.
Il ne dit pas que vous ne pouvez plus continuer. Il dit que vous êtes en train de passer d'un état à un autre. Et comme toute transition, il a une fin. Il dure rarement plus d'une heure dans un ultra. Et s'il n'est pas écouté, il passe.
La méthode en 4 étapes pour traverser un creux sans s'y arrêter
Voici la séquence concrète que j'utilise, étape par étape, dès qu'un passage à vide s'installe.
Première étape : accepter
Nommer ce qui se passe, sans jugement. "Je suis dans un passage à vide." Pas "je suis nul", pas "je devrais aller mieux". Juste constater, avec la précision froide d'un observateur extérieur. Cette simple reconnaissance désamorce une bonne partie de la charge émotionnelle. Dans le couloir de la Manche, c'est la première chose que je me suis dite : "je suis dans un passage à vide. Pas une catastrophe. Une information."
Deuxième étape : réduire l'horizon au strict minimum.
Le passage à vide amplifie tout. La distance restante devient écrasante. La seule réponse qui fonctionne : réduire radicalement l'horizon temporel. Pas l'arrivée. Pas même le prochain ravitaillement si c'est encore trop loin. La prochaine unité de temps gérable, quelle qu'elle soit.
Dans la Manche, mon horizon, c'était la perche. Toutes les quinze minutes, Patrick me la tendait depuis le bateau. C'était mon seul horizon. Pas la côte française. Pas Paris. Quinze minutes, et rien d'autre.
Troisième étape : ancrer.
Revenir à une ressource concrète, vraie, disponible. Quelque chose qui ne dépend pas de l'état émotionnel du moment. Cette ancre doit avoir été choisie avant la course, jamais cherchée dans le creux. Improviser une ancre en plein passage à vide, c'est déjà avoir perdu la moitié de la bataille.
La phrase que j'avais préparée avec Philippe n'était pas liée à un record ou à un objectif chiffré. Elle était plus personnelle, plus brute : "Prouve-le. Une fois pour toutes."
Plus tard dans la même traversée, sur le vélo, dans la nuit entre Calais et Paris, le creux est revenu plus profond, parce que l'épuisement était plus avancé. Et là, l'ancre qui a fonctionné n'était plus une phrase. C'était une image : ma fille, qui m'attendait à Paris, sans savoir encore ce que son père était en train de traverser, seul sur une route de France au milieu de la nuit.
Ce n'est pas une technique sophistiquée. C'est ce qui était vrai, disponible, et suffisamment fort pour contrebalancer la voix qui voulait s'arrêter.
Quatrième étape : continuer.
Pas décider de finir l'épreuve. Décider de faire l'action suivante, une seule. La résolution dans un passage à vide ne porte jamais sur l'ensemble du parcours restant. Elle porte uniquement sur le geste immédiat. Un bras. L'autre. Respirer à droite. Respirer à gauche. C'est tout ce qu'il y avait à faire, et c'est précisément ce qui a suffi.
Pourquoi un protocole préparé change tout
Un passage à vide traversé avec une méthode préparée à l'avance coûte infiniment moins cher qu'un passage à vide traversé à l'improvisation. La différence ne se joue pas dans l'intensité du creux, elle se joue dans la réponse qu'on lui apporte.
Camille Bruyas, deuxième à l'UTMB et à la Hardrock 100, utilise une version différente du même principe sur les 50 derniers kilomètres d'un 100 miles, ce territoire que la plupart des ultra-traileurs redoutent. Sa méthode : se refocaliser sur la respiration, compter jusqu'à 30, puis identifier ce qui fonctionne bien à cet instant précis. L'alimentation ? La foulée ? Elle s'y accroche, et avance.
Format différent, principe identique au mien avec la perche : réduire l'horizon à une unité de temps qui reste gérable, même dans le creux le plus profond.
Dans mon cas, le passage à vide de la Manche a duré entre quarante minutes et une heure. Et puis quelque chose s'est rouvert. Pas de façon spectaculaire, progressivement, l'énergie est revenue. La curiosité aussi. Le sens de ce que je faisais là.
C'est toujours comme ça. Le passage à vide finit par passer. La seule condition, c'est de ne pas lui avoir obéi pendant qu'il était là.
Le passage à vide ne reste pas toujours sur la course
Il existe une forme de passage à vide plus difficile encore : celui qui touche à l'identité. Quand on ne peut plus faire ce qui nous définissait. Camille en a fait l'expérience après une blessure et une saison compliquée, en se demandant à voix haute si elle n'était qu'"une coureuse de l'ultra deuxième".
Elle gère cette question avec le même outil qu'en course : se refocaliser sur ce qui lui appartient vraiment. Sa façon d'enseigner, sa relation à son corps, son chemin, pas seulement ses résultats.
Le passage à vide n'est pas réservé aux courses. Il arrive dans la vie. Et les mêmes outils s'appliquent : accepter, réduire l'horizon, ancrer sur ce qui dépend de soi, continuer.
Ce qu'un passage à vide bien traversé construit pour la suite
Chaque passage à vide traversé avec une méthode consciente laisse quelque chose derrière lui. Une preuve. "J'ai déjà traversé quelque chose comme ça. Je sais que ça finit." C'est probablement la ressource mentale la plus précieuse qui existe en ultra-endurance et elle ne se construit que par l'expérience vécue, jamais par la théorie seule.
Camille le résume avec une justesse rare quand on lui demande ce qu'elle dirait à la Camille de 20 ans, avant les deuxièmes places, les blessures, les saisons difficiles : "la patience, la persévérance, l'envie d'explorer. Il faut en faire, y aller, y retourner. Ça fait partie du chemin."
Ce n'est pas une formule de motivation. C'est la synthèse de ce que les passages à vide enseignent, course après course. Un passage à vide bien traversé est un investissement. Il paie des intérêts à la prochaine épreuve.
Le passage à vide n'annonce pas l'échec. Il annonce une transition difficile, parfois interminable sur le moment, mais toujours temporaire. La différence entre celui qui s'arrête dans le creux et celui qui le traverse ne se joue pas dans la résistance à la douleur. Elle se joue dans la présence ou l'absence d'une méthode préparée à l'avance.
Accepter ce qui se passe. Réduire l'horizon au strict minimum. Ancrer sur quelque chose de vrai. Continuer, un geste à la fois. Quatre étapes, simples à énoncer, qui demandent pourtant à être préparées avant le départ, jamais improvisées dans le creux.

